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Les fournisseurs de flacons pourront-ils faire face à une demande qui s'exprimera en milliards d'unités ?

Les fournisseurs de flacons pourront-ils faire face à une demande qui s'exprimera en milliards d'unités ?

Source: Les Echos - Karl De Meyer - 30/11/2020 - https://www.lesechos.fr/weekend/business-story/schott-le-passeur-du-vacc...

 

Un peu partout dans le monde, les groupes pharmaceutiques les plus avancés dans l'élaboration d'un vaccin contre le Covid-19 ont commencé à remplir des (dizaines de) milliers de flacons. Sans attendre l'autorisation des grands régulateurs, la Food and Drug Administration aux Etats-Unis, l'Agence européenne du médicament en Europe. C'est un risque, bien sûr, au cas où leur produit serait retoqué in fine, mais les fabricants veulent être prêts à livrer dès le feu vert obtenu. Au printemps dernier, ils se sont un moment interrogés : leurs fournisseurs de flacons pourront-ils faire face à une demande qui s'exprimera en… milliards d'unités ?

Les principaux acteurs du marché, les allemands Schott et Gerresheimer, l'italien Stevanato, le japonais Nipro, et dans une moindre mesure le français SGD, ont répondu présents. Pour Schott, le leader mondial basé à Mayence, capitale de la Rhénanie-Palatinat posée à la confluence du Main et du Rhin, c'était le moment où jamais de faire honneur à son fondateur, Otto Schott, génial chimiste qui à la fin du XIXe siècle a mis au point le verre borosilicate. Ce matériau, qui contient du bore, offre une très grande résistance aux hautes températures et à la plupart des produits chimiques, avec lesquels il interagit très peu : idéal pour les médicaments, même s'il est aussi utilisé dans l'industrie lourde.

« Dès les mois de décembre 2019-janvier 2020, nous avions reçu des alertes en provenance de Chine, raconte Jean-Yves Grandemange, vice-président en charge des ventes EMEA des systèmes pharmaceutiques de Schott, entré dans l'entreprise en 2001 après avoir travaillé chez Total. Dès les mois de février-mars, nos grands laboratoires nous ont sondés sur des demandes spéciales à livrer sur un horizon 2021. » Heureuse coïncidence, Schott, qui revendique environ 30 % du marché mondial, avait de toute façon prévu d'augmenter ses capacités : « En mars 2019, nous avions annoncé des investissements de 1 milliard de dollars d'ici à 2025. A partir de février 2020, nous avons accéléré ce programme. » Le groupe prévoit d'avoir déjà investi, à la fin 2021, quelque 500 millions de dollars, soit la moitié de l'enveloppe totale.

 

2 milliards de doses

« En parallèle, nous avons augmenté les cadences en passant, dans certaines usines, de deux à trois équipes journalières, ce qui permet de produire 24 heures sur 24, 7 jours sur sept », indique Jean-Yves Grandemange. Schott prévoit de produire environ 700 millions de flacons pour les différents vaccins. Sachant qu'un flacon contient plusieurs doses, l'entreprise estime qu'elle fournira à l'industrie pharmaceutique quelque 2 milliards de doses. Pour faire face à la demande, Schott va évidemment devoir faire patienter certains de ses clients, par exemple des fabricants de médicaments pour animaux ou des groupes de cosmétiques.

Le groupe de Mayence, qui avec ses 16.200 salariés a réalisé lors de son dernier exercice des ventes de 2,2 milliards d'euros, ne donne guère d'autres chiffres sur ses activités, la société n'étant pas cotée. Son concurrent Gerresheimer, fondé en 1864 et basé à Düsseldorf, en aval sur le Rhin, l'est. Il a vu son cours de Bourse doubler depuis le mois de mars, portant sa capitalisation boursière à 3,2 milliards d'euros pour un chiffre d'affaires de 1,4 milliard d'euros. Ce qui en dit long sur les promesses du marché.

 

Propriété d'une fondation

La pharmacie, ou plus exactement les emballages parentéraux pour l'industrie pharmaceutique (seringues, flacons, ampoules, cartouches à base de verre ou de polymère) forment la principale activité de Schott, qui est néanmoins présent sur d'autres segments comme l'électroménager, par exemple pour des plaques en vitrocéramique ou des portes de four. Schott fournit aussi des équipements d'opto-électronique pour l'industrie automobile et l'aéronautique, et des composants pour microscopes et télescopes. La société entretient il est vrai une relation privilégiée avec Carl Zeiss, le géant mondial de l'optique de précision, basé à Iéna, en Thuringe, qui affiche, lui, un chiffre d'affaires de 6,4 milliards d'euros. Les deux industriels appartiennent tous les deux à 100 % à la Fondation Carl Zeiss.

Pourquoi Zeiss, leader mondial de l'optique, peut voir loin

Pour comprendre cette structure d'actionnariat, il faut remonter aux années 1860, quand le jeune Otto Schott, fasciné par la verrerie de son père Simon, décide d'étudier la chimie, la minéralogie et la physique à Aix-la-Chapelle, Würzburg puis Leipzig, où l'université lui octroie un doctorat - il épousera la fille de son maître de thèse. En 1882, il déménage à Iéna pour collaborer avec le physicien Ernst Abbe et le spécialiste de l'optique Carl Zeiss.

Les trois hommes fondent en 1884 un laboratoire qui deviendra Jenaer Glaswerk Schott & Genossen, ancêtre de Schott. Ils mettent au point le verre borosilicate en 1887 et connaissent un grand succès commercial en vendant des millions de cylindres pour les lampes à pétrole et à gaz. En 1919, Otto Schott transfère toutes ses parts à la Fondation Carl Zeiss, créée en 1889 par Ernst Abbe qui l'a baptisée en hommage à leur associé, mort dès 1888. L'entité à vocation philanthropique continue aujourd'hui à promouvoir la recherche et l'enseignement des sciences.

 

Réunification

En 1945, les Américains, ayant identifié le caractère stratégique du savoir-faire de l'entreprise, en délocalisent en urgence les principaux cerveaux et du matériel vers ce qui deviendra en 1949 la RFA. Les activités restées à Iéna seront nationalisées par le régime communiste est-allemand. Après la chute du Mur de Berlin, la Treuhand, l'organisme en charge de la privatisation des actifs de la RDA, cède au début des années 1990 ce combinat au Schott de Mayence, qui connaît donc sa propre réunification.

Après la crise économique du début des années 2000, les banques ont commencé à manifester de la défiance envers la drôle de structure juridique de l'empire Schott-Carl Zeiss, ce qui a poussé la direction à créer deux sociétés par actions (Aktiengesellschaften) - mais ces actions sont incessibles.

Aujourd'hui, les deux groupes prospèrent. Aux côtés du fabricant de ventilateurs Dräger (à Lübeck), du producteur de plexiglas Röhm (à Darmstadt), du laboratoire BioNTech de Mayence qui a fourni la technologie du vaccin Pfizer , Schott et son concurrent Gerresheimer illustrent encore une fois l'importance, en temps de grave crise, de pouvoir compter sur une industrie de pointe, capable de produire rapidement des équipements cruciaux.